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Gn 1, 12, 1-4b , vocation d'Abraham; 2 Tm 1, 8b-9 , Dieu nous appelle et nous éclaire; Mt 17,1-9, Transfiguration

« Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai. » Au moment de partir, il s’appuie juste sur la confiance en une parole reçue qui l’a mis en route vers il ne sait où. Dans le judaïsme, la Torah orale traduit cet appel à Abram par « va vers toi ! » Dans nos vies la Foi peut ressembler à ça, quand on répond à un appel lancé par d’autres, que ce soit en Eglise ou dans nos engagements associatifs ou professionnels. Encore faut-il les écouter, ces appels, discerner s’il faut y entendre un appel qui vient de plus loin, s’il faut prendre appui dessus pour se mettre en route, lâcher des sécurités, aller vers l’inconnu. Aller vers soi-même, devenir ce que l’on est appelé à être, ce que l’on est en vérité, c’est lâcher les sécurités qui nous enferment dans un rôle ou une image et se risquer vers l’inconnu. L’appel qui me vient d’un autre est-il appel à aller vers moi-même ou tentation qui nourrit l’image que je cherche à entretenir de moi-même ? C’est souvent après avoir osé la confiance en la parole d’un autre et s’être mis en route, que dans une relecture nous pouvons discerner qu’une autre voix se faisait entendre qui venait de plus loin que celui qui nous avait adressé cet appel. La Bible est toujours une relecture, pas un récit factuel d’événements surnaturels que nous pourrions mettre en scène avec beaucoup d’effets spéciaux.
L’évangile lui-même est une relecture de la vie de Jésus à la lumière de sa résurrection. Ne cherchons donc pas à imaginer ou à nous représenter la transfiguration comme s’il s’agissait du récit journalistique d’un événement accessible à nos sens. Il s’agit plutôt d’un récit qui donne le sens, et là il importe de ne pas nous tromper. Car nous sommes toujours tentés d’y voir la manifestation de la réalité de la divinité de Jésus, cachée sous l’apparence de son humanité. Et si on regarde bien, malgré nous, on a tous un peu ça dans la tête. Or penser ainsi n’est pas conforme à la Foi de l’Eglise. Pour bien le comprendre, je vous invite à un petit détour pour regarder comment l’Eglise a essayé de penser en même temps l’humanité et la divinité de Jésus, comment elle a résisté à la tentation permanente de les penser en concurrence l’une avec l’autre.
Au concile de Nicée en 325, l’Eglise a affirmé à propos de Jésus ce que nous confessons encore dans le Credo : il est de même nature que le Père, il est descendu du ciel et s’est fait homme. Descendu du ciel, c’est une manière de dire ce que Paul écrivait déjà aux philippiens, qu’ayant la condition de Dieu, il s’est abaissé. Mais dans le credo de Nicée nous ne disons rien de la nature du Père, sinon qu’il est « le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre… ». C’est peu et c’est heureux.
Un siècle plus tard, au concile d’Ephèse l’Eglise affirme qu’il n’y a pas en Jésus l’homme d’un côté et Dieu de l’autre, que le même est à la fois pleinement Dieu et pleinement homme. C’est-à-dire qu’on ne peut pas diviser les actions de Jésus en disant là c’est Dieu qui agit, mais quand il fait cela c’est l’homme. Par exemple quand Jésus est transfiguré ou marche sur la mer, c’est parce qu’il est Dieu, mais quand il souffre sur la croix, c’est l’homme. On a tous un peu ça dans la tête. Alors, pour qu’on comprenne bien, le concile d’Ephèse affirme du Verbe de Dieu ce qui est vrai de l’homme Jésus. C’est pour cela qu’il dit de Marie qu’elle est mère de Dieu. Cela ne divinise pas Marie, c’est une affirmation qui a un sens christologique : ce que l’on dit de l’homme Jésus peut être dit du Verbe de Dieu. Et les exemples donnés par le concile vont toujours dans le même sens : le Verbe de Dieu a souffert et connu la mort en sa chair.
Si on pense Dieu comme une catégorie philosophique pour appliquer ensuite cette définition de Dieu à Jésus, on est dans une impasse et on ne peut plus le considérer pleinement comme un homme. Ainsi, quand on imagine qu’il savait par avance tout ce qui allait lui arriver, on ne le voit pas comme un être qui engage sa liberté jour après jour sans savoir où il va, à l’image d’Abram dans la première lecture, à l’image de la Foi que chacun de nous est invité à vivre.
Au contraire, notre connaissance de Dieu doit partir de notre connaissance de Jésus : qu’est-ce que la vie de Jésus me dit de qui est le Père ? Il n’est pas d’autre chemin pour connaître le Père que de s’attacher à l’homme Jésus, de l’aimer, de le suivre. Dieu se révèle totalement dans l’humanité de Jésus et la façon dont lui-même a engagé sa liberté dans son histoire d’homme. Ainsi dit-il à Philippe après la cène : celui qui m’a vu a vu le Père. Non pas celui qui m’a vu transfiguré (Philippe n’y était pas), mais celui qui me suit jour après jour depuis des mois sur les routes de Galilée, met ses pas dans les miens, est témoin de mon engagement dans l’histoire.
Ainsi Pierre, Jacques et Jean ne voient-ils plus que Jésus seul ! C’est peut-être l’essentiel à retenir de cette page d’évangile en regard de la parole qui le désigne comme Fils bien aimé et nous invite à l’écouter : Jésus seul et non le merveilleux qui pourrait cacher plus qu’il ne révèle si nous le prenions comme un prétexte pour déserter l’humanité de Jésus. Ce temps de Carême est un temps privilégié pour nous attacher un peu plus à Jésus, l’écouter, et découvrir le visage du Père dans la façon dont il a engagé sa liberté dans l’histoire, pour engager aussi la nôtre en mettant nos pas dans les siens. Nous pourrions être tentés de dresser notre tente en un lieu imaginaire où nous croirions échapper au risque auquel l’appel de Dieu nous invite : lâcher nos sécurités et engager notre liberté jour après jour pour naître à nous-même en faisant advenir le règne de Dieu. Et il ne nous reste avec nous que l’humanité de Jésus seul, mais avec lui nous avons tout !

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