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Année A 5éme dimanche ordinaire : Is 58, 7-10 ; Ps 111 (112),.4-5, 6-7, 8a.9 ; 1 Co 2, 1-5 ; Mt 5, 13-16

Je voudrais commencer par souligner un paradoxe, ou du moins ce qui pourrait nous apparaître comme un paradoxe. Nous allons bientôt entrer en carême et célébrer le mercredi des cendres où l’évangile nous invite à ne pas nous donner en spectacle. Vous connaissez ce texte, quand tu pries, ne te donne pas en spectacle, quand tu jeûnes, ne te fais pas une mine défaite, quand tu fais l’aumône que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite… Et aujourd’hui, l’évangile semble au contraire nous inviter à nous faire voir : que votre lumière brille devant les hommes. Est-ce donc une contradiction, ou bien faut-il précisément chercher dans cette apparente contradiction, la clé pour comprendre ce que nous sommes invités à vivre aujourd’hui, c’est-à-dire pas le contraire de ce à quoi nous serons invités dans un peu plus de quinze jours. S’il ne s’agit pas de nous donner en spectacle, il est par contre question de donner à voir Dieu à l’œuvre : voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux.
Il ne s’agit donc pas de se mettre en scène, d’être soi-même le centre d’intérêt mais simplement comme le dit la première lecture d’Isaïe de ne pas se dérober à son semblable. C’est à la fois simple et terrible. Et qui est mon semblable ? demandera un légiste à Jésus. Chacun de nous peut utilement s’interroger sur ce que recouvre pour lui-même cette invitation. Qui de nous peut prétendre ne jamais se dérober à son semblable ? Un ami et compagnon jésuite qui vivait avec des sans-domicile-fixe a écrit un petit livre salutaire et décapant : « les pauvres nous excèdent » ! Dans tous les sens du mot excéder. Cette invitation salutaire transfigure en ange celui qui me dérange, elle en fait l’envoyé de Celui qui me convoque à faire briller devant les hommes une lumière qui soit un reflet de Sa gloire (pas de la mienne) ! Et ce n’est pas pour rien que la liturgie nous offre ce texte d’Isaïe en première lecture pour entendre comme il convient l’invitation de cette page d’évangile.
Isaïe nous dit précisément que c’est « si » nous ne nous dérobons pas à celui qui tombe mal : celui qui a faim, les pauvres sans abri, celui que tu verras sans vêtement, qu’alors notre lumière jaillira comme l’aurore : « Devant toi marchera ta justice, et la gloire du Seigneur fermera la marche. Alors, si tu appelles, le Seigneur (…) dira : « Me voici. » Autrement dit, faire place à celui que je serais tenté d’éviter, rend Dieu présent. Car on ne peut prétendre le chercher en esquivant son frère.
Ce n’est pas nouveau, mais les lectures d’aujourd’hui nous le rappellent de façon limpide : « Si tu fais disparaître de chez toi le joug, le geste accusateur, la parole malfaisante, si tu donnes à celui qui a faim ce que toi, tu désires et si tu combles les désirs du malheureux, ta lumière se lèvera dans les ténèbres. » On voit bien qu’on est loin de se donner en spectacle, mais plus près de se laisser manger, comme Jésus qui se fait nourriture pour nous. On se donne en spectacle quand on donne les restes ou les miettes, précisément, mais donner ce que soi-même on désire, ça dépouille suffisamment pour n’être plus préoccupé de sa propre image. Mais pour se laisser manger, encore faut-il être consistant ; pour que le don de soi soit nourriture pour l’autre, encore faut-il être ancré en ce lieu intime où Dieu établit en nous sa demeure. C’est ainsi que j’entends le dicton : charité bien ordonnée commence par soi-même, non pas comme la bénédiction d’un égoïsme tranquille, mais comme l’exigence première de prendre soin de ce qui est le plus précieux en nous, sans quoi nous n’aurons à donner de nous-même que de l’agitation sans consistance.
Dans cet univers de violence qu’est la prison, un détenu me disait récemment : je préfère être le boucher que le veau ! Heureusement, la vie ne se réduit pas toujours en choix radical entre manger ou être mangé. Mais nous prétendons marcher à la suite de Celui que l’on désigne comme l’agneau de Dieu. C’est précisément ce que nous rappelle la seconde lecture de Paul qui met l’accent sur Jésus Christ crucifié et rien d’autre : « je ne suis pas venu vous annoncer le mystère de Dieu avec le prestige du langage ou de la sagesse ». Si nous ne sommes pas chaque jour confrontés au choix radical entre manger ou être mangé, il nous arrive d’être provoqués dans l’ordinaire de nos vies, à des choix radicaux : je pense aux proches accompagnants de malades Alzheimer. Il n’est alors pas indifférent d’y être spirituellement préparé. En attendant l’heure de choix radicaux, nous avons au quotidien ces semblables auxquels nous choisissons de nous dérober, ou pas, et ils sont nombreux. Et c’est précisément à la condition d’être ancré en ce lieu intime où Dieu fait sa demeure en nous, que nous pourrons sans masochisme être nourriture pour les autres à la manière de Jésus et y trouver la Joie ! Jésus lui-même prenait le temps de la prière pour être en lien avec son Père.
« Vous êtes le sel de la terre » nous dit-Il. Quand le sel n’a plus de saveur, Jésus nous dit qu’il n’est plus bon à rien, et quand on met trop de sel dans un plat, vous savez ce que ça fait ! Il s’agit donc d’être goûteux plus que de faire nombre ! Puisse notre exposition à ceux qui se trouvent sur nos routes permettre que d’autres rendent gloire à Dieu au cœur de ce monde déchiré par la violence et l’injustice. Et puissent nos communautés d’Eglise être plus soucieuses de donner à ce monde le goût de l’évangile qu’inquiètes de recruter de nouveaux membres.

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