Dernière mise à jour le .

Jeudi-Saint Année C : Exode 12, 1-8.11-14 ; Psaume 115, 12-13, 15-18 ; 1 Corinthiens 11, 23-26 ; Jean 13, 1-15

En ce jeudi-saint essayons à travers les textes que l’Eglise nous donne aujourd’hui de comprendre comment notre vie est appelée à être eucharistique. Nous croyons que ce pain auquel nous communions, cette coupe à laquelle nous buvons, ne sont pas seulement présence réelle du Christ mais font de nous le corps du ressuscité.
Nous fêtons en ce jeudi-saint le dernier repas de Jésus avec ses disciples, au cours duquel il a institué l’eucharistie et paradoxalement l’évangile que l’Eglise nous donne à entendre est le seul qui ignore le récit de cette institution. En effet, des quatre évangiles retenus par l’Eglise, celui de Jean est le seul qui ne raconte pas l’institution de l’eucharistie mais qui décrivant ce dernier repas de Jésus avec ses disciples rapporte seulement ce geste du lavement des pieds. Et sur les trois évangiles qui rapportent ces paroles sur le pain et le vin au cours du repas, un seul, Luc ajoute l’invitation à reproduire ce geste de la fraction du pain et de la coupe, invitation aussi rapportée par Paul dans la première épître aux Corinthiens que nous avons entendue en deuxième lecture. Et si l’Eglise choisit précisément le récit de Jean pour le jeudi-saint, c’est qu’il y a un lien étroit entre tout ce que nous pouvons dire de l’eucharistie et ce geste du lavement des pieds que Jésus nous invite explicitement à reproduire les uns envers les autres. On peut s’étonner que l’Eglise ait fait de la fraction du pain en mémoire de la mort de Jésus un sacrement et pas du lavement des pieds. Mais la liturgie de ce soir nous signifie que notre participation au sacrement de l’eucharistie est indissociable de la prise au sérieux de l’invitation à renouveler les uns envers les autres le geste du lavement des pieds, non pour reproduire un rite mais en inventant de nouveaux chemins à la grâce du service. La grâce du service, eucharistie signifie action de grâce, et c’est la grâce reçue qui est première et nous met au service.
Pour le comprendre, il nous faut revenir au récit de l’institution tel que nous l’entendrons tout à l’heure dans la prière eucharistique et que nous le rapporte la deuxième lecture de Paul. Les paroles même de l’institution soulignent le lien entre la parole prononcée sur le pain : « ceci est mon corps », et « livré pour vous », l’un n’ayant de sens que par rapport à l’autre. On ne peut séparer la parole prononcée sur le pain de l’acte d’être « donné pour nous ». Comme le dit un autre texte de Paul aux Philippiens, que nous avons entendu dimanche dernier pour les rameaux en ouverture de cette semaine sainte, Jésus, de condition divine n’a pas gardé jalousement le rang qui l’égalait à Dieu, mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur. C’est précisément parce que Dieu est Dieu, qu’il peut consentir à ce mouvement et que son être n’y est pas dissout mais au contraire révélé. Dieu seul peut se révéler ainsi en plénitude, c’est l’acte même d’être livré qui le révèle comme Dieu. La toute-puissance de Dieu ne se révèle pas dans une démonstration de force mais dans le consentement à la faiblesse. Ainsi la révélation de Dieu en tant qu’il est Dieu est le mouvement même d’être livré qui le conduit à être nourriture. L’accueil de cette présence de Dieu livré dans le pain et le vin, nourriture pour jusqu’à demain comme la manne, est ouverture au risque du futur, courage d’espérer. Une vie eucharistique, c’est une vie donnée, une vie qui consent à s’inscrire dans ce mouvement et à s’en nourrir, une vie tout entière tendue vers la venue de Jésus qui vient à notre rencontre. C’est la réalité même de l’anamnèse, ce que nous chantons après la consécration : « nous rappelons ta mort, Seigneur ressuscité, et nous attendons que tu viennes ! ». Nous nourrir de l’eucharistie, c’est laisser grandir notre capacité à nous livrer, à nous dépouiller.
Mais ce qui lie l’eucharistie au geste de Jésus au soir de ce jeudi-saint, c’est que la présence réelle du Christ est aussi et tout autant dans le pauvre. St Jean Chrysostome, docteur de l’Eglise qui a écrit des choses très belles sur l’eucharistie, parlait ainsi : « N’allons pas croire, qu’il suffit pour notre salut, après avoir dépouillé veuves et orphelins, d’offrir à l’autel un calice d’or incrusté de pierreries. (…) Veux-tu honorer le corps du Christ ? Ne le méprise pas quand il est nu ; après l’avoir honoré ici avec des vêtements de soie, ne le méprise pas dehors alors qu’il souffre du froid et de la nudité. » Ainsi Jean Chrysostome nous dit, que le fait de communier à la présence réelle du Christ dans l’eucharistie nous convoque à honorer en tenue de service la présence réelle du Christ dans les pauvres. Plus encore, notre reconnaissance de la présence réelle du Christ est indissolublement dans le sacrement de l’eucharistie et dans le sacrement du frère et la première ne sera qu’une imposture si nous négligeons la seconde. Le respect que nous manifestons aux plus fragiles, aux plus rejetés, ne doit pas être moindre que celui que nous montrons devant ce qu’on appelait jadis (et parfois encore) les « saintes espèces », sinon notre piété risque d’être le paravent derrière lequel nous cachons notre incapacité à revêtir la tenue de service pour être frères. Si les disciples d’Emmaüs reconnurent le ressuscité à la fraction du pain, c’est à notre capacité à réinventer le geste du lavement des pieds, à nous dépouiller, à prendre la place du serviteur, que nos contemporains pourront reconnaître le Christ présent au milieu d’eux.

Pingbacks

Les pingbacks sont fermés.

Commentaires

Les commentaires sont fermés.