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« Ton Père qui voit dans le secret te le rendra » (Mt 6, 1-6.16-18)

Dans le secret. Le secret a ceci de commun avec le mensonge ou l’imposture qu’il résulte d’une disjonction entre l’être et le paraître. On n’a pas l’air de ce qu’on est, ou l’on est plus (+) que ce dont on a l’air. La différence résulte de ce qui est valorisé. Dans le mensonge, c’est l’apparence qui est valorisée et l’être inavoué. Dans le secret, l’être est caché sous une apparence insignifiante. Le secret dissimule un être précieux, l’imposture veut faire croire à un être usurpé. Dans un cas on tient caché ce que l’on est, dans l’autre on essaye de faire croire à ce que l’on n’est pas. Le secret voile mais ne trompe pas. Ainsi chez Luc lorsque Jésus s’en prend à cette génération : « Jean Baptiste est venu, en effet ; il ne mange pas de pain, il ne boit pas de vin, et vous dites : 'C'est un possédé !' Le Fils de l'homme est venu ; il mange et il boit, et vous dites : 'C'est un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs.' Mais la sagesse de Dieu se révèle juste auprès de tous ses enfants. » La vérité du secret demande d'être ajusté au niveau de l'être pour la reconnaître. C’est en quelque sorte sa vertu.
C'est peut-être une grâce de l'enfance que d'être ce dont on a l'air, mais cet ajustement du paraître à l'être ne dure pas. Très vite nous déployons une énergie considérable pour avoir l'air de quelque chose plutôt que de cultiver l'être. Nous consacrons beaucoup de moyens pour soigner les apparences, et souvent beaucoup de mensonges pour les sauver. Dans l'évangile, les béatitudes placent le bonheur dans le registre de l'être alors que sont désignés malheureux ceux qui investissent leur énergie dans le souci du paraître. Ils ont déjà leur récompense nous dit le texte d'aujourd'hui, mais pâle et évanescente récompense qui ne conduit qu'à la mort quand l'être cultivé s'épanouit en vie éternelle. Car ni la prière, ni le jeûne, ni l'aumône ne sont de quelque utilité s'ils ne visent qu’à paraître. L'invitation qui nous est faite pour cette entrée en carême est donc en premier lieu de lâcher tout ce qui prend soin de l'apparence fût-elle pieuse, de cesser de chercher à avoir l'air de quelque chose pour nous concentrer sur le développement de l'être, là où dans le secret, le souffle de Dieu nous anime. Le poids de l’être, ce que la Bible appelle la gloire, c’est le contraire de la débauche fastueuse du paraître dont l’éclat tenterait précisément de dissimuler l’indigence de l’être. Pour nous dont l’être est toujours en décalage avec l’apparence, pour nous dont le mensonge est trop souvent le lot, le meilleur moyen de nous en tirer consiste précisément à n'avoir l'air de rien.
Ceux qui ont reconnu en Jésus la révélation du visage de Celui qu'il appelait Père sont d'abord ceux qui étaient comptés pour rien et c'est précisément dans cette fidélité-là que l'Église fait vraiment signe. Nous sommes invités au cours de ce carême à avoir le souci des pauvres, que ce soit en faisant l’aumône, ou mieux encore en apprenant à les connaître, à les reconnaître, à les fréquenter, à apprendre d’eux. Mais le comble serait de profiter du fait d'être avec ceux qui n'ont effectivement l'air de rien et sont comptés pour rien, pour avoir l'air de quelque chose. La conversion à laquelle nous sommes invités au cours de ce carême est de cultiver l’être dans le secret pour être ajustés au Christ. Nous n’aurons pas trop de quarante jours pour déplacer un peu le centre de gravité de nos vies et lâcher les apparences. Nous pourrions commencer en sortant en n’exhibant pas les cendres sur nos fronts comme un trophée. Et j’espère que le détachement du souci de paraître nous conduira à découvrir dans la perspective d'être avec ceux qui sont tenus pour rien, une secrète jubilation, et à la vérifier auprès d’eux, dans le secret…

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